Genres littéraires : Drame psychologique, Tragédie existentialiste, Fiction philosophique, Littérature noire, Réalisme introspectif
Trois propositions aguicheuses pour donner envie de lire « La dissonance des cloches » :
#1 : Un dîner où l’amitié et les réflexions profondes s’entrelacent dans l’obscurité.
#2 : La quête de sens se dévoile entre deux amis, sous un ciel pluvieux et un repas.
#3 : Un repas, une confession, et une vérité dévorante sur le monde et l’humanité.
Résumé :
Deux amis, un dîner, et des réflexions poignantes sur la vie, la souffrance et l’humanité. Dans la chaleur de la cuisine et la lueur des flammes.
La Dissonance des Cloches
Dans la cuisine obscure où seule la lumière de la hotte était allumée pour l’éclairer, Pierre s’affairait à préparer le dîner. Il avait veillé à ce que tout soit enfin prêt, bien organisé. Une belle pièce de viande sélectionnée avec le plus grand soin, une bonne sauce au poivre faite maison, et des pommes de terre minutieusement coupées en dés. Avec une attention particulière faite pour chaque ingrédient, il y avait mis là tout son savoir-faire, tout le peu d’amour et de pratique immanent de sa chair. Sous une pluie battante dont il aimait particulièrement le ruissellement sur le toit et les vitres de son hameau, le cuisinier s’activait avec véhémence aux fourneaux.
« Avant toute chose Oli, je veux que tu me laisses parler. Après seulement s’il te plaît tu pourras exprimer le fond de tes pensées », dit-il accoudé devant les plaques chauffantes.
Effectivement Pierre n’était pas seul, sa préparation culinaire était pour deux personnes, lui et son éternel ami, son seul ami, son invité : Olivier.
« J’en ai gros sur le cœur vieux, et je sais que t’en es conscient… Tu l’as toujours su. J’me suis même souvent demandé ce qui pouvait bien t’animer à me côtoyer… Toi, l’unique personne que je n’ai pas réussi à repousser de manière définitive avec mes exaspérations, le seul être qui me supporte, m’écoute… Qui ne m’a jamais abandonné. Sans doute est-ce là cette profonde et réelle gentillesse qui te caractérise tant… Ta foi inébranlable en l’humanité. »
Il le regarda tandis qu’il lançait la cuisson de ses patates finement coupées. Oli, assis, paraissait calme, tout ouïe.
« Je suis fatigué vieux, fatigué… Tu sais, je te respecte tellement… Je dois avouer que je t’ai constamment admiré. Tu as toujours été ce que je ne suis pas, extérieurement bien sûr, mais à l’intérieur surtout, au plus profond de ton être, de ton âme. T’es ce putain de mec bien, serein, heureux, que j’ai éternellement voulu être. Optimiste, Idéaliste, bienveillant. J’ai toujours trouvé ça inspirant. »
Tout en remuant ses pommes de terre cubiques, Pierre s’envoya une grosse gorgée de Wild Turkey, son bourbon préféré. Il s’essuya le front qui perlait du fait de la chaleur, et dit l’air renfrogné :
« Mais je ne vous comprends pas vieux… Je ne comprends pas les gens et ils me le rendent bien. Putain qu’ils me le rendent bien… (il marqua une pause et reprit.) Quand je vois ce paquet de moutons se croyant branchés ou originaux, mais surtout crédules et qui aiment se faire tondre, pire encore, en redemandent… Ça me rend fou. Je… Je ne vois pas, ne pense pas comme eux… Je me sens seul ! J’ai pourtant rencontré des gens se disant éprouver, ressentir les mêmes choses que moi, mais au final ils se rapprochent toujours, quand on gratte la surface, de cette masse débile et abjecte, purulente et putride… (Il but la fin de son verre d’une traite). T’es là le seul vraiment unique que j’ai rencontré… Le seul. En dépit du peu de défauts que tu puisses avoir… T’es un sacré mec bien. »
Il versa une once d’huile de tournesol sur les patates sautées et jeta un coup d’œil à son ami qui visiblement se montrait à l’écoute l’air concerné.
« Je sais, je sais, je vois à ton regard que tu te dis que ça commence mal, mais laisse-moi finir, ensuite ça sera ton tour. ».
Pierre rajouta de l’ail, du thym, et un peu de persil qui venait du jardin sur ses bouts de tubercules sautés qui commençaient à dorer, puis reprit d’un ton maussade :
« Je n’ai plus cru en Dieu passé l’adolescence, du moins, le dieu comme la plupart des gens le perçoivent… J’ai toujours vu quelque chose d’autre, plus naturel. Appelons-la comme ça d’ailleurs. « La nature. ». Cette belle nature, fruit du hasard et du chaos.
Quelque chose de différent pour tout le monde, qui surtout ne parle pas ou ne dicte pas ses ordres…
Le plus difficile est de me dire qu’il suffirait d’un claquement, d’un changement brutal et soudain, pour que je me retrouve seul face à des centaines d’adeptes arriérés mystifiés croyant ce que les premiers grands écrivains-manipulateurs de best-sellers ont créé. Voulant me brûler car je n’ai pas les mêmes croyances, tout en me traitant d’impie… (Il rissola ses patates énergétiquement.)
Les Lois, les démocraties, ces farces qui nous protègent et servent de garde-fous, du moins, font semblant… Il suffirait d’une étincelle, d’une putain de petite étincelle pour raviver un feu d’obscurantisme que nous ramènerait deux mille ans en arrière… Les gens n’adhérant pas vivraient cachés, persécutés, en sous nombre. En voie d’extinction. Tandis que les autres quand ils ne nous massacreraient pas, se battraient pour savoir qui a la plus épaisse, j’veux dire, qui a le Dieu véritable… (Il se mit à rire nerveusement.) Le plus « miséricordieux » … J’ai vu des religieux. Aucun sage… Tellement de gens se croyant bons, et ne l’étant nullement…
Elle est où la sagesse ? Nom de dieu où est-elle ? A-t-elle seulement existé un jour ?»
Il soupira profondément, mit sur la table sa sauce au poivre et dit d’un air las :
« J’en viens à avoir la haine Olivier. Une détestation de ce monde qui est si beau mais si sale, rempli de gens abjects, faux, vils et cruels, corrompus, qui le peuplent ou le gouvernent.
Bien sûr on n’a pas la même éducation, je ne suis pas un simple (il fit le geste des guillemets avec ses doigts) pécheur du tiers monde qui n’a pas accès à la culture. Mais même lui devrait savoir que c’est sale de tuer, de faire le mal, non ?
Non. Apparemment c’est moi qui me trompe, j’avais tort. Je ne suis qu’un paranoïaque-narcissique dans le faux… Il y a des gens bons, de l’espoir… »
Pierre se servit à nouveau une importante quantité de son whisky favori qu’il avala en deux gorgées. Il remua encore une fois ses pommes de terre sautées coupées en dés et mit délicatement son morceau de viande sur le feu. Il baissa le gaz des deux plaques qui servaient à chauffer les deux poêles, et se resservit un verre.
« Tu veux mon avis ? Tout n’est que chaos, hasard… Le karma n’est là que pour rassurer les bigots et les bigotes, les crétins qui font de bonnes choses mais ne sont pas récompensés par la vie et aspirent à l’être. La réincarnation ? Même chiasse poétique. Ce ne sont là que les excuses du pauvre hère qui espère épargner de la chance ou du bonheur pour le reste de sa vie, ou de sa future et hypothétique vie. Même ça, c’est calculé. Le vrai don est anonyme et sans arrière-pensées. »
Pierre regarda son verre et sembla éprouver de l’amertume, comme s’il voyait l’avenir et le passé, au fond du liquide qui constituait l’agréable et enivrant bourbon raffiné.
« La haine a toujours été plus puissante que l’amour. L’amour fait faiblir, c’est rare qu’elle nous fasse nous surpasser quand ce n’est pas un cas extrême qui n’arrive que rarement voire jamais. On reste sur nos acquis, on devient apathique pour la plupart… Alors que la haine décuple notre motivation, fait tourner un moteur destructeur que rien n’arrête jusqu’à ce qu’il atteigne des sommets.
De mon avis ce n’est pas l’amour qui te fait te transcender la majeure partie du temps. Mais la haine, la colère, l’envie, la jalousie te font aller loin. Aller plus loin et plus fort. L’amour te fragilise, te fait faiblir pour soit te perdre, soit te damner. Tu gagnes rarement au change, et au bout du compte, derrière bien des sacrifices d’amour ne se cacherait-il pas une certaine haine ?»
Il marqua une pause et regarda au loin par la fenêtre. Il ne vit pas grand-chose hormis les lampadaires qui éclairaient la rue et la pluie qui s’abattait violemment dehors et sur le double vitrage. Le bruit et les mouvements ondulatoires des gouttes qu’il appréciait tant semblaient un temps l’apaiser.
À nouveau, Pierre regarda au fond de son verre, comme pour chercher des réponses à son plaidoyer.
« Mais tu n’es pas pareil toi, tu ne l’as jamais été. Tu donnes sans attendre de recevoir, tu ne parais pas espérer quoi que ce soit, d’intérêts futiles ou intéressés chez autrui, tu dois être un genre de saint moderne je suppose… Tellement rare. J’ai toujours envié ça chez toi. Tu as l’air de voir de bonnes choses là où il n’y a que du malheur, d’observer la vie que de façon positive ou bienveillante… L’éternel optimiste ! J’aimerais tellement percevoir tout ça à ta façon, ressentir ta paix intérieure, ton calme naturel, ta profonde amitié et gentillesse pour ton prochain, même s’il t’en fait baver… Tu sembles pardonner et aimer. Vivre en paix, et je désire ça. Je veux ça. »
Encore, en trois gorgées cette fois, Pierre but le bourbon contenu dans son verre. Il hoqueta, s’essuya la moustache d’un revers de manche, retourna sa viande visiblement trop cuite du coté qui maintenant apparaissait, puis soupira :
« Je suis lassé de tout ça, d’être pessimiste, nihiliste, misanthrope, de n’avoir aucun espoir quant au monde et ceux qui le peuplent. Des excuses de faux sages, de marabouteurs, mystificateurs… L’être humain est foncièrement et de base, quelqu’un de mauvais, évoluant que dans un seul but, celui de procréer. Ne parlons pas des animaux, qui eux aussi sont tarés…
J’ai essayé d’être quelqu’un de bien, j’ai même pris exemple sur toi si tu veux savoir. Mais ça ne suffisait pas. J’avais beau essayer d’être comme toi, je ne le suis pas, et c’est tellement dur aussi. D’être honnête, droit, humble… Un homme bon.
Plus facile d’être vil et sournois, de faire le mal, voler, calomnier, détruire au lieu de créer. Ça ne m’étonne pas… On va toujours dans la facilité. (À nouveau il se resservit un verre, vit de ses yeux torves que la bouteille avait déjà diminuée dangereusement, et fit une grimace.)
Je pense à ceux qui croient faire partie du premier camp en se rassurant, mais qui sont complètement dans le second, sans même s’en rendre compte… Ceux-là sont les pires que j’exècre, et il y en a tellement. Ceux qui se mentent à eux-mêmes… Au moins ai-je cette qualité, je suis objectif quant à ma situation, je sais indéniablement que lorsque j’essayais d’être comme toi, cette personne droite et bonne, ce n’était même pas naturel… Seulement intéressé.
Mais c’est fini tout ça, je compte bien changer. Je passe à autre chose. »
Pierre peina a regarder son compère de toujours, la luminosité quasi inexistante et l’alcool ingurgité n’aidant pas. Pourtant, il lui apparaissait qu’Olivier souriait. Il leva son verre vers lui et le but cul sec, émit un grognement en secouant la tête, et, austère, reprit :
« Bien sûr il y a toujours pire… (Il agitait encore son godet vide vers son interlocuteur.) Et ne me dis surtout pas ça s’il te plaît, j’ai toujours gerbé ma merde quand les gens sortent cette putain de phrase. Bien sûr qu’il y a constamment plus horrible bordel !
À l’adolescent qui a la jambe cassée et qui se plaint, tu vas expliquer qu’il y a ce petit gosse qui lui a perdu la sienne, et à lui tu vas pouvoir dire aussi qu’il y a pire ailleurs, qu’il y a un pauvre gars qu’a perdu les deux ! (Pierre feint de faire la moue et pris un ton plaintif.) Oh, et à lui tu pourras bavasser aussi qu’il y a un mec qu’a perdu ses deux putains de jambes et ses deux putains de bras ! (Il leva les yeux au ciel.) Et cetera, Et cetera…
En réalité on reporte juste, ou éloigne le problème…Y’a pire ailleurs… J’ten foutrais du « y’a pire ailleurs » ! Tu te décharges complet en disant ça, c’est tout.
Comme petit déjà je me suis vite aperçu que quoi que tu dises t’es baisé. Si tu dis trop de fois que c’est de ta faute, on te fera passer pour un pleurnichard et si tu dis souvent que c’est de celle des autres, on t’accusera de ne pas l’assumer. Tu veux mon avis ? Y’a juste pas de putain d’milieu. Et au fond je sais qu’tu l’sais. »
Hagard, il observa son vieil ami Oli dans la pénombre, il lui semblait alors qu’il compatissait.
« La bouffe est prête !», s’écria-t-il. L’alcool faisait son effet et son discours plein d’émotions et de sincérité l’avait fortement excité. Il était comme ça Pierre, volubile, passionné dans ce qu’il disait. Il y mettait tout son cœur, toute son âme, mais aussi sa hargne, Olivier connaissait cela.
Le cuisinier du Dimanche servit les assiettes, le fin mets était enfin prêt à être assaisonné et consommé, bien qu’un peu trop cuite, le viande paraissait appétissante. Les patates sautées elles, étaient parfaites.
« Bon appétit mon ami. J’espère que ça marchera pour notre futur. »
Tout en avalant une partie de chair cuisinée et mal cuite, Pierre ne put s’empêcher de sourire à son vieil acolyte de toujours. Olivier n’était pas que quelqu’un de bien. Il était bon aussi.







BOUDU
BELLE ECRITURE ET BELLE HISTOIRE
FELICITATION
SA M’A BIEN PLU
BISOUS
TONGTONG